lundi 18 avril 2011

VÉNUS NOIRE


VÉNUS NOIRE

Paris, 1817, enceinte de l'Académie Royale de Médecine. « Je n'ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des singes ». Face au moulage du corps de Saartjie Baartman, l'anatomiste Georges Cuvier est catégorique. Un parterre de distingués collègues applaudit la démonstration. Sept ans plus tôt, Saartjie, quittait l'Afrique du Sud avec son maître, Caezar, et livrait son corps en pâture au public londonien des foires aux monstres. Femme libre et entravée, elle était l'icône des bas-fonds, la « Vénus Hottentote » promise au mirage d'une ascension dorée...

Pour moi, l’histoire de la Vénus noire débuta il y a fort longtemps déjà, bien avant le film et probablement avant même que son réalisateur, Abdellatif Kechiche, n’ai l’idée de le faire. C’était il y a longtemps, avant même que nos médias nationaux ne parlent du destin tragique de Saartjie Baartman il y a quelques années, lorsque la France rendit a l’Afrique du sud la dépouille de cette femme pour qu’enfin, elle soit enterrée dans la terre de ses ancêtres. Saartjie rentra dans ma vie par le biais du hasard, comme cela arrive souvent, dans un article qui lui étais consacré dans un magazine dont je ne me souviens plus du nom, il y a une dizaine d’années au moins, a moins que ce ne soit dans une revue spécialisée – histoire ou autre – je ne m’en souviens plus vraiment mais ce n’est pas le problème car en découvrant son destin, sa triste histoire, sa vie misérable, humiliante, je dois reconnaître que celle-ci me marqua profondément, au point de, justement, ne jamais l’avoir oublier. Car une chose est claire lorsque l’on voit une œuvre cinématographique : quand on sait que ce n’est qu’une histoire inventée, c’est une chose, mais quand celle-ci est inspirée de faits réels, c’en est une autre. Bien évidement, dans les deux cas, on peut éprouver la même compassion pour les protagonistes de l’intrigue, mais si en plus, on sait que derrière les caméras et le scénario, il y a une histoire réelle, c’est autrement différent. Ainsi, quand j’appris l’année dernière qu’un film consacrée à la vie de Saartjie Baartman sortait sur les écrans, la première chose que je me suis dit était que, bien évidement, je ne pouvais pas ne pas passer a coté de celui-ci.

Alors bien sur, je connaissais donc déjà la vie de cette Vénus noire, ses humiliations, la façon dont elle fut traitée par la société occidentale de l’époque, le début du dix-neuvième siècle, ainsi que sa triste fin et, par-dessus le marché, ce que l’on fit de sa dépouille. De même, passionné d’histoire, je connaissais parfaitement la mentalité de l’époque vis-à-vis de ce que l’on appelait alors les « races inférieures »… à l’homme blanc, bien évidement. Ainsi, je n’étais pas en terrain inconnu, au contraire et je dois avouer que cela aide pour avoir un certain recul vis-à-vis de tout ce que l’on peut voir tout au long des deux heures et demi environ que dure ce long métrage ; car que l’on ne s’y trompe pas, cela n’est pas du tout jolie a voir comme il fallait s’y attendre. Je vais être cru mais Saartjie Baartman a connue une vie de merde (pardonné moi l’expression mais ce fut le cas) et Abdellatif Kechiche n’a pas fait dans l’édulcoration habituelle, il nous montre tout dans sa Vénus noire, et c’est probablement pour cette raison que bon nombre de spectateurs ne l’ont pas apprécié. Car, et ce fut l’une des critiques la plus récurrente que j’eu l’occasion d’entendre lors de la sortie du film, ce sentiment de voyeurisme tout au long de cette œuvre, cette mise en scène où est placée le spectateur, qui, tel le public de ce dix-neuvième siècle naissant – qu’il soit des bas fonds de Londres ou Paris, ou de la haute société sous le premier Empire – se délecte de la vision de cette soit disant « sauvage », cette prétendue « princesse africaine », de ses danses endiablées, de ses déhanchements, de sa morphologie particulière, oui, cette impression que nous aussi, nous ne sommes que des voyeurs en gêna plus d’un, pourtant, selon moi, elle est nécessaire. Car comment comprendre autrement cette attirance – car oui, ce fut le cas – pour la fameuse « Vénus Hottentote », de ces hommes et femmes occidentales, si persuadés de leur supériorité sur tous les autres peuples de la Terre si le réalisateur ne nous mettait pas, par le biais de ses gros plans, de ses mouvements de caméras, et surtout, en ne cachant rien, donc, a la place de ces hommes et femmes qui furent nos ancêtres. Alors oui, c’est dur, car la vie de la Vénus noire ne fut qu’une longue chute en avant vers la décadence la plus totale, pauvre employée de maison au Cap, qui ne voulait que devenir une artiste et qui dut subir humiliations sur humiliations, déceptions sur déceptions, avant de tomber dans la déchéance la plus totale.

Vénus noire est bien évidement un film triste, car l’on ne peut que compatir au triste destin de cette pauvre femme, mais c’est aussi un film très dur sur la société occidentale de l’époque, un film où tous les travers de celle-ci, vis-à-vis de ce qu’ils appelaient alors les « races inférieures » transparait a chaque instant : que ce soit le dédain manifeste envers celles-ci, qu’il se manifeste par le mépris, les idées reçues voir même, sublime ironie de l’histoire, par ces défenseurs anglais de Saartjie qui ne peuvent concevoir que celle-ci soit une artiste – c’est forcement une esclave – mais la formidable hypocrisie de l’homme blanc n’est, elle aussi, aucunement occultée : ah oui, pour lui, les noirs ne sont que des singes évolués, mais pour ce qui est de coucher avec leurs femmes, ca ne semble pas trop leur poser de problèmes. Car, l’élément le plus présent dans cette œuvre, l’érotisme de la « Vénus Hottentote », celle que ces blancs considèrent comme une sauvage, celle que sa morphologie étonne, ne les empêche pas de la toucher, de la désirer ardemment. Saartjie Baartman aura commencé par de pathétiques spectacles dans les bas fonds des grandes capitales européennes, sera passé par les salons parisiens, aura subit bien des désillusions, finira par se prostituer et, pour couronner le tout, une fois morte, dans les mais des savants de l’époque qui l’étudient tel un animal, sera exposer au Muséum d’Histoire naturelle de Paris pendant plus d’un siècle. Triste destin donc que celui de cette Vénus noire, mais excellent film, servi par de superbes acteurs, une très bonne mise en scène et qui ne peut laisser, indéniablement, le spectateur indifférent. Une œuvre qui dérange, qui n’occulte rien et qui fait réfléchir, du grand cinéma, comme je l’aime, tout simplement.

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